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Au Cambodge, l’école s’ouvre aux langues autochtones : un modèle pionnier pour l’éducation inclusive dans le monde

À l’occasion de la Journée internationale des peuples autochtones célébrée le 9 août, Action Education Suisse réaffirme son engagement pour un accès équitable et inclusif à une éducation de qualité. Au Cambodge, une avancée historique illustre le pouvoir transformateur de l’apprentissage en langue maternelle.

Un rendez-vous mondial pour valoriser des cultures uniques mais marginalisées

Chaque année, le 9 août marque la Journée internationale des peuples autochtones, un rendez-vous instauré par l’Organisation des Nations Unies pour sensibiliser le public aux droits, aux cultures et aux réalités de ces populations à travers le monde. L’occasion également de rappeler qu’il est urgent de protéger les droits fondamentaux de ces communautés. Avec 476 millions de personnes réparties dans 90 pays, les populations autochtones ne représentent que 6 % de la population mondiale, mais composent au moins 15 % des personnes vivant dans l’extrême pauvreté.

Héritières d’une diversité culturelle et sociale exceptionnelle, les populations autochtones, c’est-à-dire les habitants originels d’un territoire, comptent plus de 5 000 cultures distinctes et parlent la vaste majorité des quelque 7 000 langues répertoriées sur la planète. Pourtant, cette richesse inestimable est gravement menacée : au moins 40 % de ces langues sont aujourd’hui en danger de disparition, principalement parce qu’elles sont exclues des systèmes éducatifs formels et des espaces publics. Dans le cadre de la Décennie internationale des langues autochtones (2022-2032) initiée par l’ONU, la préservation de ce patrimoine linguistique constitue un impératif d’équité, de justice sociale et de droits humains.

Au cœur de cette problématique se trouve l’accès à une éducation de qualité. Pour des millions d’enfants issus de communautés autochtones, le chemin de l’école commence par un obstacle majeur : être scolarisé·e dans une langue officielle ou nationale qu’elles et ils ne comprennent pas. Cette rupture linguistique initiale favorise le décrochage scolaire, renforce l’exclusion sociale et accélère l’érosion des identités culturelles ancestrales.

L’éducation en langue maternelle : la pierre angulaire de l’ODD 4

L’apprentissage dans la langue maternelle durant les premières années de scolarité n’est pas un simple aménagement d’ordre linguistique ; c’est une condition sine qua non de la réussite éducative. Les recherches scientifiques en sciences de l’éducation démontrent de manière constante qu’un enfant qui apprend d’abord à lire, écrire et raisonner dans sa langue maternelle développe des compétences cognitives plus solides, une meilleure estime de soi et une aisance accrue pour apprendre ultérieurement une seconde langue.

Cette approche répond directement à l’Objectif de développement durable 4 (ODD 4) de l’Agenda 2030 des Nations Unies, qui vise à garantir une éducation inclusive, équitable et de qualité, tout en offrant des opportunités d’apprentissage tout au long de la vie pour toutes et tous. Elle s’inscrit également dans le droit fondamental formalisé par la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, dont l’article 14 affirme explicitement que :« Les peuples autochtones ont le droit d’établir et de contrôler leurs propres systèmes et établissements scolaires où l’enseignement est dispensé dans leur propre langue, d’une manière adaptée à leurs méthodes culturelles d’enseignement et d’apprentissage. »

En levant la barrière de la langue dès la petite enfance, les systèmes éducatifs cessent d’être des vecteurs d’assimilation forcée pour devenir de véritables espaces d’émancipation et d’intégration harmonieuse.

photo d'élèves dans une classe au Cambodge

Photo d’élèves dans une classe au Cambodge, mars 2026. © AE Cambodge

Le Cambodge : un modèle précurseur d’éducation multilingue

C’est précisément cette ambition qui s’est concrétisée au Cambodge. Le 27 janvier 2026, lors d’un événement officiel dans la province de Ratanakiri, Son Excellence Dr Hang Chuon Naron, vice-premier ministre et ministre de l’Éducation, de la Jeunesse et des Sports, a annoncé l’intégration officielle de la langue jarai dans le programme national d’éducation multilingue.

Grâce à cette décision, le Cambodge devient le premier pays au monde à mettre en œuvre un programme d’éducation multilingue d’une telle ampleur. Le dispositif repose sur un modèle « passerelle » : les enfants étudient dans leur langue native de la maternelle à la 3ᵉ année, tout en s’initiant au khmer, avant d’intégrer le cursus national intégralement en khmer à partir de la 4ᵉ année. Le programme réunit désormais six langues autochtones transcrites avec l’alphabet khmer : le tumpuon, le kreung, le brao, le kavet, le pnong et le jarai (ou charay).

Depuis 2014, Action Education soutient activement ce programme au Cambodge. Notre objectif est de veiller à ce que chaque enfant puisse étudier dans sa langue maternelle, accéder à un enseignement de qualité et préserver un lien vivant avec sa culture et son identité. Samphors Vorn, directeur pays d’Action Education Cambodge, salue l’inclusion de la langue jarai dans l’enseignement scolaire et la qualifie de contribution majeure à la sauvegarde de la langue maternelle, de la culture et des traditions de cette communauté. Il souligne également le rôle clé des enfants dans la protection de leur langue : « Leur implication dans la préservation de la langue peut contribuer à protéger leur identité à l’avenir. Ainsi, davantage de personnes continueront à reconnaître et à respecter les communautés autochtones », explique‑t‑il.

Pour les membres de la communauté jarai, cette avancée pédagogique représente une réponse urgente face aux risques d’assimilation linguistique qui touchent les jeunes générations.

« De nombreux jeunes adoptent de plus en plus la langue nationale au détriment de leur langue maternelle. La mise à disposition de manuels scolaires rédigés en jarai, aux côtés des manuels en khmer, va encourager les jeunes à préserver notre langue tout en maîtrisant la langue nationale. »

Blen Romam, membre de la communauté jarai et président de l’Association de la jeunesse autochtone du Cambodge

De son côté, l’Association des peuples autochtones du Cambodge (CIPA) a exprimé sa grande satisfaction face à cette officialisation, en rappelant que l’enseignement en langue maternelle constitue le meilleur rempart pour protéger les traditions et la mémoire collective face aux transformations rapides de la mondialisation.

Photo d'une élève dans une classe au Cambodge, février 2026. © AE Cambodge

Photo d’une élève dans une classe au Cambodge, février 2026. © AE Cambodge

Les clés de réussite et les défis pour l’avenir

Si l’exemple cambodgien démontre qu’une volonté politique forte associée à une coopération multi-acteurs·rices peut transformer les systèmes éducatifs, plusieurs défis stratégiques demeurent pour l’avenir du programme :

  • Le renforcement des ressources financières : l’extension du modèle bilingue aux zones rurales très reculées nécessite des budgets pérennes pour couvrir les coûts de création de matériel pédagogique et de logistique.
  • Le recrutement et la valorisation des compétences locales : la formation continue d’enseignant·es issu·es des communautés autochtones reste le pilier fondamental de la réussite du dispositif.
  • L’évolution des représentations sociales : l’introduction des langues autochtones à l’école contribue à faire évoluer le regard de la société globale sur ces minorités, favorisant ainsi une coexistence pacifique fondée sur le respect mutuel et l’interculturalité.

Notre conviction : la langue comme fondement de l’émancipation

Pour Action Education, cette étape historique franchie au Cambodge illustre les convictions qui guident notre engagement pour l’éducation à travers le monde :

  • La langue est le socle de l’identité et du sentiment d’appartenance.
  • L’éducation est le levier de l’égalité des chances et de l’épanouissement individuel et collectif.
  • La coopération avec les communautés, les enseignant·es et les autorités locales est indispensable pour bâtir un développement durable.

En cette Journée internationale des peuples autochtones, réaffirmons ensemble que l’apprentissage dans sa langue maternelle n’est pas un privilège concédé, mais un droit humain inaliénable.

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